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Si les équipes de design des grands constructeurs automobiles comptent de nombreux designers individuels, il n’en existe que bien peu dont le grand public connaît le nom… Au-delà des grands carrossiers, Zagato Pininfarina ou Touring, nous pouvons citer Gandini ou plus récemment les Henri Fisker (auteur des Aston Martin du début du XXIème siècle) ou Chris Bangle (auteur des BMW du début du XXIème siècle). Chez Renault, longtemps, ce fut Laurens Van Den Acker à la tête du dessin des voitures au losange, de 2007 environ à 2020. Mais en cette année placée sous le signe du Covid, il a été peu à peu écarté pour laisser la place à un autre nom du design en France, Gilles Vidal.
Vous ne connaissez peut-être pas son nom mais ses voitures, si. Gilles Vidal a commencé sa carrière chez Citroën, directement en sortant des études. Chanceux, il entre dans le monde de l’automobile à la toute fin des années 90 et ne le quittera plus. Son style reconnaissable et séduisant le conduit par la suite à la tête des concepts Peugeot, à partir de janvier 2009. Pendant son court règne, les concept SR1, HX1 ou encore RX1 sont dessinés et dévoilés. Y est-il pour beaucoup ? Nous ne le savons pas. Toujours est-il qu’il ne reste pas longtemps à ce poste, d’autres plus grandes responsabilités l’attendent. En janvier 2010, il est promu à la tête du design de la marque Peugeot, de la gamme.


Et la tâche est complexe. Il faut dire que Peugeot sortait d’une passe difficile… PSA a beaucoup souffert de la crise de 2007, l’État Français est même venu à leur secours pour éviter d’avoir à licencier les milliers de salariés du groupe. Peugeot était encore dans sa période « généraliste », proposant des voitures sobres, sans grande originalité, ni à l’extérieur ni à l’intérieur, ni en équipement. En d’autres termes, elles ne cherchaient pas l’achat coup de cœur mais un achat de raison. Au début des années 2010, Peugeot a souhaité renouveler son offre en lui donnant une nouvelle définition, en « premiumisant » la gamme. Un pari osé qui demande beaucoup de travail et donc une nouvelle identité stylistique plus personnelle.
Ça tombe plutôt bien, Gilles Vidal est spécialiste dans ce domaine, il sait donner un regard aux automobiles. Pour y parvenir, il part de l’identité de la marque et de son logo. Un lion. Un lion est un félin, plutôt musclé, avec des crocs aiguisés et des griffes saillantes. Dans la savane, on le reconnaît immédiatement. Comment transposer ces idées dans une automobile ? Il est clair qu’ils ne vont pas intégrer une crinière à la voiture (encore que les parties couleur bronze de l’Onyx Concept rappellent cette crinière…), mais l’agressivité peut apparaître. L’Onyx, bien que conceptuel et malheureusement resté au stade de concept-car, annonce de nombreux changements. Les optiques vont être échancrées en leur centre et être affinées pour procurer à la face avant un regard plus menaçant – et ça fonctionne bien dans le rétroviseur ! La calandre va être elle aussi réduite, reprenant la taille de celle du RCZ, et le logo devrait bientôt migrer du capot vers ladite calandre.


À l’arrière, le concept-car adopte des optiques à leds au dessin interne montrant trois bandes distinctes comme les trois griffes du félin. Si l’Onyx restera au stade de prototype, un autre concept baptisé Urban Crossover annonce l’arrivée d’un nouveau modèle dans le segment des SUV urbains que le Nissan Juke premier du nom vient d’ouvrir en 2010. Les codes initiés par l’Onyx sont quasiment tous intégrés à l’Urban Crossover – la calandre et les phares avant menaçants, les trois griffes à l’arrière… – dans une carrosserie plus apte à prendre la route. Quelques mois plus tard, le premier modèle de cette nouvelle philosophie esthétique prend la route : le Peugeot 2008, version de série de l’Urban Crossover. Il trouvera en face de lui le Renault Captur et le Nissan Juke.
Puis, les semaines passent et la 308 se renouvelle. Non seulement, pour la première fois de l’histoire de la marque, le même nom est reconduit – on l’appelle la 308 II – mais en plus elle tranche clairement avec la 308 première du nom, passant d’une berline compacte sans queue ni tête à un design affirmé presque sportif. D’ailleurs, plus tard, une version GTI et même une R Hybrid – restée au stade de concept car – de 500 chevaux verront le jour. Le 2008 était un nouveau modèle, une nouvelle gamme de produit, nous nous attendions donc à un chamboulement. Mais la 308 devait continuer dans son segment, et le résultat est à la hauteur des espérances. Mais le style Vidal ne s’arrête pas à l’extérieur, son travail se poursuit à l’intérieur. Pour lui, trop de constructeurs et de designers négligent les habitacles, alors que c’est bien à l’intérieur qu’on conduit, et donc qu’on vit une voiture…


Peu de temps avant, il lançait la Peugeot 208, la citadine prenant la place de la 207. Elle innovait avec un habitacle accueillant le nouvel i-Cockpit, une planche de bord à plusieurs étages arborant une large instrumentation disposant de deux cadrans circulaires aux extrémités et d’un petit écran au centre le tout placé derrière un petit volant, fierté de la marque. Le choix d’un petit volant est justifié par le constructeur pour de meilleurs évitements et une meilleure visibilité de l’écran et de la route. Au centre de la planche de bord, un écran optionnel est inséré mais sur un autre plan que le compteur et le volant. Ces multiples dimensions donnent de la profondeur et presque de la vie à cet habitacle. Cet i-Cockpit évoluera au fil des modèles et des restylages : dans la 308, l’écran central est plus grand et dans la phase 2 il recevra l’Apple Car Play…
Le clou du spectacle, l’un des chefs d’œuvre de Gilles Vidal chez Peugeot, se nomme 3008. Pas le premier monospace mais le deuxième du nom, celui qui a mis une claque monumentale sur le segment tout entier. Alors que chez Renault on peinait à dessiner un SUV digne de ce nom et qu’on sortait un Kadjar maladroit n’intégrant pas toutes les idées stylistiques du constructeur – et qui plus est basé sur le Qashqai premier du nom… – Peugeot lançait en 2016 le 3008 II, devenant le porte-étendard de la marque. Look affirmé, musclé, haut de gamme et populaire à la fois, agressif mais avenant, il dessine une nouvelle face avant et un arrière-train inédit. La claque continue à l’intérieur avec un habitacle plus technologique que jamais. Le i-Cockpit est reconduit mais, avancées obligent, remplace les antiques cadrans à aiguilles par un large écran derrière le petit volant. Une barre chromée rejoint la planche de bord du tunnel central et sépare les deux sièges avant. Pire encore : il est aussi agréable à conduire que beau à regarder.


Gilles Vidal continue sur sa lancée et en 2018 dévoile une surprise au Mondial de Paris : le concept E-Legend, un concept rétro futuriste rendant hommage à la sublime 504 Coupé. Ce prototype électrique a séduit le monde entier. Il faut dire qu’il arrive au bon moment : la cote des anciennes explose, le néo-rétro fonctionne à merveille en surfant sur la nostalgie, Alpine lance l’A110 (carton). Mais ici, il n’est pas question de version de série, simplement d’un exercice de style. Dommage ?! Gilles Vidal dirigera les dessins des prochains modèles et validera sans doute les premières esquisses des futurs modèles de la gamme : 3008 III, 5008 III, 308 III, et même 408… en effet, la gestation d’un modèle est longue, les designers imaginent un modèle 4 ans environ avant qu’il ne sorte. Or, le 408 sort en 2022 quand Gilles Vidal quitte Peugeot en 2020.
Cette année-là, il est appelé à rejoindre les rangs de Renault pour réaliser la même ascension stylistique que chez Peugeot dix ans auparavant. À son arrivée, Renault vient de lancer l’Arkana et s’apprête à mettre sur le marché sa Mégane E-Tech. Il ne peut vraiment y toucher, mais il va pouvoir donner quelques conseils sur les Austral (2022), Scénic (2023) ou encore R5 E-Tech (2024, même si le dessin était déjà particulièrement avancé). Son expérience dans la personnification des carrosseries va permettre à Renault de retrouver une gamme cohérente et attractive. Sa contribution est fortement visible sur le Scénic E-Tech. Ce dernier partage sa plateforme avec la Mégane mais il s’en distingue nettement d’un point de vue esthétique. Le Rafale est le premier modèle pour lequel il a pu travailler de A à Z, et le résultat est plutôt… proche de ce qu’il aurait pu faire chez Peugeot. Chaque modèle désormais a une identité propre et identifiable comme une Renault, grâce notamment à la nouvelle signature lumineuse en demi-losange.


Son style sera donc encore perceptible sur les prochaines Renault. Lesquelles devraient être Clio VI, Twingo IV (E-Tech) et probablement mais plus lointain, nouvelle Mégane E-Tech. D’ici-là, Renault aura fort à faire. Car, depuis quelques semaines, son patron Luca De Meo, fervent acteur du redressement du navire, a quitté ses fonctions et il faut trouver un nouveau PDG à sa hauteur pour garder le cap. Duncan Minto a été nommé PDG par intérim, mais il va bien falloir en trouver un pour un CDD plus long… Et, comme je le disais plus haut, Gilles Vidal quitte Renault pour revenir chez Stellantis. Non plus à la tête du design de Peugeot mais du groupe Stellantis. Sûrement un travail et une offre qui ne se refusent pas…
