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2005, une année lointaine où le monde tournait encore rond. Pas de crise économique à l’horizon. Pas de guerre à nos frontières. Dans le microcosme automobile, on réussissait à tirer 1001 chevaux d’un W16 quadriturbo chez Bugatti. Et de l’autre côté de l’Atlantique, Martin Eberhard et Marc Tarpenning imaginent une voiture propre, électrique et dictée par le numérique. Les deux ingénieurs veulent créer une automobile non plus autour de la mécanique mais plutôt de l’informatique, du software, faire une sorte d’ordinateur roulant et propre. Dans un premier temps, ils prennent la base technique d’une Lotus Elise et se débarrassent de tout l’attirail mécanique. En guise de batterie, ils utilisent des centaines de milliers de piles cylindriques lithium-ion pour les placer là où il y a de la place, en l’occurrence derrière les sièges.
Le premier modèle Tesla est né, le Roadster. La silhouette est fortement dictée par le dessin original de la Lotus Elise, mais il s’arrondit pour gagner en efficience aérodynamique. Cette start-up ne pensait pas, alors, qu’elle allait révolutionner le marché et pour cause. Ils ont surtout prouvé dans cette contrée de la Californie que le plaisir était aussi possible en électrique. Dans le même temps, l’un des premiers actionnaires de l’entreprise s’appelle… Elon Musk. Lui, il voit le futur. Et grâce à sa fortune déjà considérable – Paypal, SpaceX… -, il investit dans Tesla et, au conseil d’administration, se paie une place de plus en plus importante, éclipsant les fondateurs. Dans son esprit, Tesla représente l’avenir. L’avenir de l’industrie automobile. Il va tout repenser de A à Z pour gagner du temps, de l’argent et des parts de marché. Il va révolutionner l’automobile. Rien que ça !


Mais le chemin sera long. En 2007, la bulle spéculative explose et des banques font faillite les unes après les autres. Tesla aussi s’approche du gouffre mais grâce à un prêt de l’État, l’entreprise est sauvée. Il remboursera son prêt rubis sur l’ongle des années plus tard, avec les intérêts. Un concept est présenté très rapidement, la Model S. Cette berline un peu pataude ne ressemble absolument pas à ce que les Américains sont habitués à voir rouler sur leurs routes. Et, nous non plus de notre côté de l’Atlantique. La silhouette est comme une dragée, oblongue, longue et lisse. Pas d’entrée d’air, pas d’échappement, la Model S sera elle aussi une électrique. On n’y croit pas… jusqu’à la présentation officielle. Tesla impressionne alors avec tout ce qu’on connaît aujourd’hui sur cette motorisation – immédiateté, puissance phénoménale… – et une autonomie dépassant les 420 km !
À titre de comparaison, une Zoe tablait sur 190, et c’était déjà très bien ! Alors 400… en 2011… on se disait que l’affaire allait péricliter aussi vite que celle de Fisker. Non non. Car Tesla n’imagine pas seulement la berline du futur, il conçoit tout un environnement propre à ses voitures. L’intérieur relègue les cadors européens à l’Antiquité. Les « écrans géants » contemporains ne sont que de petites tablettes comparées à l’immense dalle de la Model S qui, en plus, est d’une réactivité insolente. La question de la recharge pour une électrique demeure, Tesla a la réponse : un réseau de superchargers. Partout où les Tesla seront vendues, des superchargers seront installés. Dans les usines, on imagine des processus de production, de peinture, ou de pièces (il réduit le nombre de composants pour faciliter l’assemblage) pour gagner de la place, installer d’autres machines et ainsi assembler plus de voitures…


Et… ça plaît. Les premiers acquéreurs font la publicité de leurs Tesla, tant dans la réalité que sur les réseaux sociaux. En commercialisant une version P85D surpuissante, il atomise la concurrence en accélération. Le nombre de vidéos mettant en scène des drag race entre une Tesla et les plus puissantes et performantes voitures thermiques est impressionnant. Il y en a des milliers. Mais là n’est pas l’ambition de Musk pour Tesla. Avec la Model S, il a montré aux yeux du monde qu’il pouvait faire comme avec SpaceX en son temps : révolutionner le marché. Avec la P85D, il montre qu’il maîtrise son sujet. C’est à partir de ce moment que les constructeurs européens ont commencé à craindre ce petit qui devient grand. Surtout au fil de ses annonces : prochainement, une gamme entière arrivera. Le deuxième s’appelle X.
Le Model X est un SUV ambitieux et gros. Très gros. Habitable, il peut recevoir jusqu’à 7 sièges. Décalé, les portes arrière s’ouvrent comme une Mercedes SLS, vers le haut. Des radars détectent s’il y a suffisamment d’espace pour les ouvrir. Sinon… il faudra passer par l’avant ! Le SUV repose sur la même plateforme que la berline et en partage les batteries et moteurs. Il accueille surtout ses passagers dans un environnement plus haut perché, tout en conservant l’immense tablette, et évidemment l’autopilot, fierté du constructeur. Avec leurs multiples caméras et radars, les Tesla peuvent rouler en pilote automatique pendant plusieurs kilomètres sans avoir ni à toucher le volant, ni les pédales. Un régulateur adaptatif couplé à l’aide au maintien dans la voie. Ce que nos constructeurs conventionnels voyaient comme un concept appartenant à la science fiction devient ici réalité. Même s’il n’est pas parfait, il met une autre claque à l’industrie automobile. Et ce n’est pas la dernière…


Après le Model X, Tesla sort la Model 3. Alors que partout, sur tous les marchés, chez tous les constructeurs, les berlines perdent du terrain face aux SUV, la Model 3 débarque sous la forme d’une berline bicorps, rivale des routières Série 3, Classe C et A4. On la promet à un avenir difficile vu le marché qu’elle cible. Or… elle fonctionne du feu de Dieu ! Ses dimensions réduites et son processus encore optimisé font baisser le prix d’accès à l’univers Tesla. Et la Model 3 devient rapidement l’une des voitures les plus vendues dans le monde, alors même qu’elle est électrique ! Une folie ! Là encore, les constructeurs traditionnels tremblent et mettent les bouchées doubles. Les superchargers se multiplient. Il faut trouver une parade. Les chargeurs Ionity en sont un exemple.
Puis, pour parfaire sa gamme « SEXY », Musk lance le Model Y. Comme le Model X pour la S, le Y est le SUV de la 3. Un SUV plus compact, plus gracile encore que le X, mais toujours aussi Tesla jusqu’au bout des pneus. Autonomie au-delà de la concurrence, vitesse de recharge élevée, prestations dignes du premium, et à la clef, une réussite commerciale. Ce succès, comparé à celui de la Model 3, était attendu : les SUV s’arrachent de nos jours, quoi de plus normal que le SUV basé sur la voiture électrique la plus vendue trouve son public ?! Récemment, le Model Y connut un restylage, une barre led à l’avant, une autre à l’arrière. Les Model 3 et Y sont mêmes désormais déclinées en Standard, encore plus dépouillées et plus accessibles, en réponse à la concurrence.


Et oui, parce que depuis 2020, la concurrence s’arme. Vite, bien, et pas forcément beaucoup plus chère. Tesla tremble un peu. Les ventes restent à un niveau élevé mais la croissance ralentit. Dans le même temps, les voitures chinoises conquièrent le monde entier : rapport prix/prestation/autonomie quasi imbattable. Il faut réagir ! Les Model S et X ne se vendent presque plus, une relève est attendue mais pour quand ? Quelques exemplaires sont encore disponibles, en deux motorisations, 670 ou 1020 chevaux (la Plaid), affichant encore de belles autonomies. Mais le problème principal des Model S et X se situe dans sa propre gamme. Les Model Y et 3 peuvent rouler sur des distances équivalentes, voire davantage (la Model 3 Grande Autonomie promet 750 km !), avec des batteries plus petites, et des prix inférieurs. Pour parcourir 630 km, la Model S réclame près de 110 000 € ; la Model 3 en demande moitié moins pour des prestations tout à fait acceptables…
Il serait faux de dire que Tesla n’a plus le vent en poupe. Mais les annonces grandiloquentes et finalement sans suite du PDG commencent à se faire nombreuses. Quid du Roadster 2.0 qui, en 2017, devait arriver en 2020 et qui n’est toujours pas sur nos routes ? Quid du succès commercial du Cybertruck ? La présentation a tourné au fiasco, les problèmes de fiabilité n’aident pas… Ses modèles entrent dans leur dernier cycle de vie, et Tesla ne semble pas se précipiter pour les renouveler. Elle connaît peut-être la première crise de son histoire, réussira-t-elle à en sortir ? Et comment ?

