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Quand les habitacles étaient encore en matériaux précieux, les marques de voitures de luxe étaient nombreuses. La France avait, entre autres, Delage ou Delahaye, la Grande-Bretagne Rolls-Royce, l’Allemagne Mercedes… Et la Suisse, rien. Deux Espagnols et un Suisse fondent ensemble une marque automobile nommée Hispano-Suiza. Marque de luxe, de sport, de camion, de moteurs d’avion, elle a touché à tout, avec plus ou moins de succès. Créée en 1904, elle dessine en 1938 pour le compte d’André Dubonnet, pilote de course français, l’une des carrosseries les plus iconiques du monde automobile, la H6B Xenia. 6 cylindres en ligne se cachent sous le long capot bombé de la sculpture. Les roues élargissent la voiture, et l’arrière impressionne autant que l’avant. La marque ne survivra pas après la Seconde Guerre mondiale, et meurt 5 ans après la fin du conflit.
Mais un nom aussi connu ne peut rester éternellement dans les méandres de l’oubli. La marque renaît de ses cendres en 2019 avec la présentation de ce modèle : la Carmen. Elle s’inspire – très librement – de la H6B Dubonnet. Le capot est certes plus court, ne cachant pas de gros moteur thermique dessous, mais le reste de la silhouette reprend des codes de la muse. Ainsi des roues arrière carénées. Les phares ronds à l’avant rappellent la H6B. Elle ne pousse pas le vice jusqu’à l’imiter dans l’ouverture des portières, coulissante dans la voiture du pilote contre en élytre dans la version du XXIème siècle, tout en lui rendant hommage à l’arrière. Le design est très complexe, voire trop. Cette extravagance est-elle exacerbée pour compenser son manque d’originalité mécanique ?


Avant, jetons un œil à l’intérieur. L’habitacle continue dans cette complexité. La Carmen joue à fond la carte de l’art-déco, où tout doit être dessiné comme une œuvre d’art. Si, dans une Pagani, cela ne choque pas et donne finalement quelque chose d’élégant, je trouve ici que le résultat est, comme disent les Anglais, too much. Hispano-Suiza pousse le bouchon jusqu’à intégrer une police élégante pour les chiffres du compte-tours… numérique. Il s’agit-là, avec les imposantes commandes de phares, de la seule concession au XXIème siècle à l’intérieur. Pour le reste, les protecteurs de l’environnement peuvent aller se rhabiller. Il mélange le cuir, du volant au siège – heureusement, avec le bois en grande quantité, sur la planche de bord, et l’aluminium poli, pour les aérateurs et autres boutons. Hispano-Suiza parle d’ultra-luxe. Les nombreuses formes géométriques rendent presque indigeste cet habitacle, néanmoins intéressant à regarder en détails. Une absence est d’ailleurs à remarquer : pas de palettes derrière le volant. Un oubli ?
Non, c’est tout à fait normal. Car la Carmen ne roule pas avec du sans-plomb mais avec des électrons… Pour une robe aussi spectaculaire, on aurait aimé voir autre chose que de l’électrique. Comme un V12… Il n’en est rien. Sur une base technique conçue en fibre de carbone, forcément, 14 modules se partagent 640 cellules de batterie. Cette dernière annonce une capacité de 80kW. Les roues arrière reçoivent un moteur chacune, et ne partagent pas la puissance avec les roues avant. Lesquelles sont les seules, également, à orienter la voiture. Chacun son boulot quoi ! Pourtant, avec 1019 chevaux et 1000 nm de couple, ç’aurait pu être une bonne idée, la transmission intégrale. La motricité ne devrait pourtant pas être un défaut d’après la marque, qui revendique pour sa Carmen un temps de seulement 3 secondes pour le 0 à 100 km/h. La fibre de carbone, utilisée à foison, permet d’économiser du poids, mais pas de l’argent, descendant ainsi la masse de l’auto à 1690 kg, selon la marque. Et quid de l’autonomie ? Si elle appartient à l’ultra-luxe pour sa proposition extérieure et intérieure, et aussi par sa rareté (24 exemplaires), la Carmen n’en fait pas partie en matière de réservoir d’énergie. Elle annonce 400 km WLTP. Et dans le meilleur des cas…


La Carmen ne suffit pas à Hispano-Suiza, qui décide de rendre plus sportif son coupé. Elle retire le carénage des roues arrière, perd encore un peu de poids (60kg) et rajoute de la puissance (1119 chevaux au total) et du couple (1150nm). L’autonomie ne change pas d’un iota, mais les performances s’améliorent. Le 0 à 100 km/h ne demande plus que 2,6 secondes. Un temps vraiment minime pour une propulsion ! La Carmen Boulogne est encore plus limitée, seulement 5 exemplaires parmi les 24 de la Carmen. En croiser une est aussi rare que de gagner au loto.
Pour son 120ème anniversaire, la marque tout juste ressuscitée annonce un nouveau projet. Ou plutôt, une nouvelle déclinaison de sa déjà connue Carmen. Son petit nom : la Carmen Sagrera. Sa philosophie : prendre des virages. Au moins, elle change son apparence. Boucliers, ouïes ou encore jupes latérales, tous ces éléments utilisent la fibre de carbone pour permettre à la bête de conserver un poids acceptable, pour une électrique s’entend. Ce dernier atteignant 1875 kg annoncés, on ne peut pas parler de légèreté. Mais pour une sportive électrique réussir à se contenir sous les 2 tonnes est déjà une petite victoire ! D’autant que la Sagrera augmente… la capacité de sa batterie. Elle passe de 80 à 103 kWh de capacité (15 modules de 24 cellules chacun, 612 kg), permettant à la Sagrera de parcourir jusqu’à 480 km en une charge. À vérifier, évidemment.


Car avec 1114 chevaux et 1160 Nm de couple sous le pied droit, il va falloir ménager les muscles et l’envie de tout déballer ! Pour rassurer, précisons qu’il s’agit (enfin) d’une quatre roues motrices disposant d’un moteur de 279 chevaux (205 kW) sur chaque roue effaçant le 0 à 100 km/h en 2,6 secondes. Vous avez dit rapide ? Et elle sait freiner aussi, l’efficacité de sa monte en carbone-céramique est accrue de 5%. Quant aux virages, la Sagrega mise sur un double-aileron à la forme originale, légère. Espérons que cet appendice serve à la motricité et l’efficacité, on verra tout ça à Goodwood ! Pour finir : 24 exemplaires sont prévus.
Extravagante, elle ne laisse pas indifférent. Et c’est le but d’une œuvre d’art. La Carmen en est une, indéniablement. Il n’en demeure pas moins qu’un vrai moteur thermique aurait pu sublimer cette œuvre, la montant au rang de chef d’œuvre.


